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Algérie : les 4 pièges à éviter pour la « révolution du sourire »


Algérie : les 4 pièges à éviter pour la « révolution du sourire »
Toute la semaine face à la presse, le nouveau Premier ministre Noureddine Bedoui et son vice-Premier ministre Ramtane Lamamra ont tenté de promouvoir les décisions du chef de l'État, qui n'ont pas calmé la colère. | PHOTO: RYAD KRAMDI / AFP
ANALYSE. Alors que de nouvelles manifestations sont prévues ce vendredi, quels sont les pièges qui semblent guetter ce « sursaut populaire » ?
 
La question s'est beaucoup posée cette semaine. L'important mouvement populaire contre le régime algérien a-t-il besoin d'un leadership identifié ? « Ce mouvement est une dynamique horizontale qui ne produit pas des propositions, mais des exigences. Nous ne sommes pas dans une logique de négociations ou de compromis avec le pouvoir. Peut-être bien après, on aura besoin de personnalités crédibles pour négocier, mais pas pour le moment », explique un avocat algérois, militant des droits de l'homme. D'autres observateurs notent, en plus, que, dans un mouvement aussi large, il est difficile de choisir des « têtes » sans tomber tout de suite dans une stérile guerre de leadership qui pourrait affaiblir le mouvement.
 
Une inutile guerre de leadership
 
Pour sa part, l'écrivain Kamel Daoud met en garde contre l'algérocentrisme de la démarche. « Des noms de personnalités circulent sur les réseaux. [...] Mais il faut y associer des noms du reste du pays. [...] Il ne faut pas qu'on se fasse l'insulte d'oublier encore une fois notre Sud algérien qui lutte depuis des années contre l'injustice et la non-représentativité. Il ne faut pas reproduire le centralisme abusif du régime et ses modes de gestion », avertit l'écrivain sur sa page Facebook. Le nom de Mustapha Bouchachi, célèbre avocat engagé dans l'opposition, a été maintes fois cité cette semaine pour être le porte-parole des manifestants ou, même, le leader du mouvement contre le système. Une pétition sur Internet et des appels incessants lui ont mis la pression toute la semaine, selon un de ses proches. « Je suis honoré, mais j'ai refusé, car c'est un mouvement populaire qui n'a pas besoin de paternité. Ma génération a lutté, mais elle a échoué. Nos enfants nous ont donné une leçon, ils sont conscients, ils n'ont pas besoin de porte-parole ou de dirigeant. Nous sommes parmi eux sans prétendre les encadrer ou être leur porte-parole », a répondu l'intéressé au site TSA. D'autant que les autorités tentent déjà de récupérer le mouvement : mercredi, le vice-Premier ministre Ramtane Lamamra a déclaré que « le gouvernement est prêt à recevoir des représentants dégagés par les manifestants ».
 
Majoritairement, l'opinion persiste néanmoins à ne pas donner un visage aux imposantes marches. Dans une lettre adressée aux manifestants, l'héroïne de la bataille d'Alger Djamila Bouhired, qui a rejoint les marches dès l'acte I le 22 février, écrit : « Des listes de personnalités confectionnées dans des laboratoires occultes circulent depuis quelques jours pour imposer, dans votre dos et contre votre volonté, une direction fantoche à votre mouvement. »
 
Une récupération par les islamistes
 
Éparpillés entre plusieurs partis politiques et des mouvances moins structurées, les islamistes divergent sur le suivi de ce mouvement populaire contestataire. Certains salafistes s'en sont tenus aux injonctions de leurs cheikhs interdisant les manifestations, car inspirées de la « démocratie occidentale », alors que d'autres tentent de manifester en marge des marches, scandant leurs propres mots d'ordre islamistes. Mais leur nombre reste réduit durant les manifestations, notamment à Alger, et les manifestants se méfient des démonstrations des salafistes (prières dans la rue durant les marches) et semblent vaccinés contre les dérives insurrectionnelles de l'ex-Front islamique du salut (FIS) du début des années 1990. Ceux qui sortiraient du lot seraient les Frères musulmans du Mouvement pour la société de la paix (MSP) : ce parti d'opposition voit sa propre feuille de route négociée secrètement avec la présidence fin 2018 finalement adoptée par le régime. Abderrazak Makri, président du MSP, se voit comme le prochain leader de l'opposition, qui pourrait négocier une place importante dans la prochaine configuration des pouvoirs. Une majorité dans le Parlement, des postes ministériels… et pourquoi pas arriver à la primature.
 
Un essoufflement face au statu quo
 
C'est, pour le moment, un des scénarios préférés du système en place qui tente de gagner du temps. Parce que, à y regarder de plus près, le calendrier proposé (ou imputé) à Abdelaziz Bouteflika et inclus dans sa lettre du 11 mars, cette « transition » pourrait durer jusqu'en 2020. En effet, entre la formation d'un gouvernement technocrate, l'organisation d'une « Conférence nationale inclusive », un référendum sur une nouvelle Constitution, une élection présidentielle… Si les manifestations, par leur importance, n'arrivent pas à renverser la table, le pouvoir tentera de s'en tenir à cet agenda, perpétuer autant que possible le mandat de Bouteflika (qui ne sera plus président légalement à partir du 28 avril, date de l'expiration de son quatrième mandat), tout en espérant que le mouvement de contestation s'essoufflera de lui-même. Mais ce calcul fait prendre un risque aux décideurs, car la rue peut continuer à exprimer son opposition par divers moyens (des grèves, des manifestations sporadiques, mais répartitives, des boycotts…) d'autant que la contestation commence à toucher des secteurs névralgiques, comme les juges, par exemple, une première depuis l'indépendance de ce pays.
 
Une dérive violente
 
Les plus pessimistes craignent que certains segments du pouvoir soient tentés de « calmer la rue » en poussant à l'affrontement. Provoquer une situation de débordement sécuritaire avec émeutes et destructions des biens publics à travers le pays est une option dangereuse qui pourrait arranger les calculs d'une partie du pouvoir. L'occasion de décrédibiliser le mouvement, qui s'est caractérisé depuis le début par un pacifisme et un civisme salués à travers le monde entier… y compris par des autorités dépassées par les événements. Aujourd'hui, le discours des décideurs a sensiblement changé : l'ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia brandissait le précédent syrien et la guerre civile des années 1990 pour faire peur aux Algériens et les dissuader de manifester massivement. Mercredi, le vice-Premier ministre Ramtane Lamamra a tenté de calmer le jeu dans une déclaration à la radio publique algérienne : « Il faut être responsables, mais il ne faut pas s'inquiéter. Nous sommes l'Algérie, nous avons notre histoire, notre peuple. La Syrie et la Libye ont fait des erreurs que nous ne faisons pas, que nous ne ferons pas. »

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